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«Le premier principe du haïku, affirme Teïko Inahata, petite-fille de Kyoshi Takahama, l'un des artisans du haïku moderne au Japon, c'est avant tout une émotion saisonnière.» L'insertion d'un «mot de saison» attestant la relation entre telle ou telle composition et tel moment précis du cours des saisons, témoigne de l'extraordinaire minutie avec laquelle, au fil des siècles, les Japonais ont codifié leurs rapports à la nature. L'un des témoignages les plus originaux de cet attachement est certainement l'almanach poétique, recueil de mots évocateurs de saison: il s'agit de répertoires de mots et expressions correspondant à des événements précis - phénomènes météorologiques, activités animales, mutations végétales, cérémonies religieuses - qui surviennent tout au long d'une saison, le premier de l'an constituant d'ailleurs une saison à part entière.Dans ces almanachs poétiques, les haïkus ont leur place comme l'illustration de l'adresse ou du talent avec lesquels des compositeurs renommés usent de telles références. La fleur, la faune, l'astronomie, les us et coutumes de chaque région, les fêtes et traditions populaires donnent de la consistance aux haïkus, et légitiment leur statut de poème. Dans ce but, les almanachs poétiques recensent scrupuleusement le vocabulaire propre à chacun de ces événements saisonniers, au point d'en proposer une codification en mots-clés jugés propres à transmettre l'atmosphère particulière à chaque saison. Ainsi finissent-ils par jouer le rôle de manuels pratiques à l'usage des apprentis compositeurs de haïkus.
Quasiment inconnus en Occident, les almanachs poétiques sont l'armature cachée sur laquelle s'élaborent depuis toujours les haïkus. C'est d'une certaine façon la création japonaise du monde qui se révèle dans ces centaines de termes indexés.
Au Japon, les lecteurs de telles compilations sont généralement des citadins qui ont perdu le contact avec la vie à la campagne. Ils y trouvent une explication des expressions saisonnières qu'il convient d'employer, avec force exemples de haïkus signés de poètes devenus des références en la matière. De sorte que les almanachs ont également valeur d'anthologies poétiques des meilleurs haïkus.
Pour la première fois, un almanach poétique, celui qui fut publié par les Éditions Kodansha à Tôkyô en 1981, a été traduit à l'étranger.
Alain KERVERN, diplômé de l'École Nationale de Langues Orientales Vivantes et professeur au Centre de Langues de l'Université de Bretagne Occidentale, a entrepris pendant dix ans la traduction et l'adaptation en français de ce monument en cinq tomes, témoin de l'histoire de la sensibilité japonaise aux saisons et au monde. C'est sur les presses des Éditions Folle Avoine, en Bretagne, que les cinq livres qui constituent aujourd'hui Le Grand Almanach poétique japonais ont été réalisés. Chacun de ces livres correspond à une saison japonaise. Ont ainsi été publiés:
MATIN DE NEIGE – le nouvel an (1988, 1994)
Matin de neige est la première partie du Grand Almanach poétique japonais. Il s'agit d'un glossaire répertoriant les mots ou les expressions caractéristiques de la période du nouvel an japonais. Ces mots ou expressions sont utilisés comme référence obligée à la saison dans les haïkus. Sans cette référence et un rythme de dix-sept syllabes, un poème ne peut plus appartenir au genre du haïku. Pourquoi la période du nouvel an, thème de ce livre, fait-elle l'objet d'un volume à part? En Extrême-Orient, d'une façon générale, le passage d'une année à l'autre est affectivement le moment le plus important du calendrier. Cette manière particulièrement sensible de vivre le nouvel an rejoint d'ailleurs une constante que l'on retrouve dans les relations que l'humanité des temps primordiaux entretenait avec cette réalité absolue qu'est le cours de la vie.
LE RÉVEIL DE LA LOUTRE – le printemps (1990)
Le Réveil de la loutre reconstitue l'ensemble des mots de saison caractéristiques du printemps. La naissance, l'épanouissement et le déclin du printemps japonais se déroulent à travers soixante-trois expressions qui sont autant de fragments poétiques d'une re-création japonaise de l'univers. Si la sensibilité du peuple japonais nous offre cette approche originale du printemps, une perception sonore particulière lui permet de réinventer plus spécialement les chants d'oiseaux.
LA TISSERANDE ET LE BOUVIER – l'été (1992)
L'histoire d'amour entre celle de deux étoiles, la Tisserande - l'étoile Vega de la constellation du Cygne - et le Bouvier - l'étoile Altaïr de la constellation de l'Aigle. L'une et l'autre sont séparées toute l'année par la Voie Lactée. Selon une légende chinoise, c'est le souverain céleste qui fait couleur la «Rivière du Ciel», c'est-à-dire la Voie Lactée, entre le Bouvier et la Tisserande que leur mutuelle passion avait rendus négligents vis-à-vis de leur travail. Ce n'est qu'une fois par année, dans la nuit du sept du septième mois, qu'ils peuvent se rencontrer, sur un pont qui enjambe la «Rivière du Ciel». C'est la fête de Tanabata, qui signifie septième soir, et que le Japonais appelle aussi «Fête des Étoiles».
À L'OUEST BLANCHIT LA LUNE – l'automne (1992)
Yamamoto Kenkichi, compilateur de plusieurs almanachs poétiques dont celui-ci, ne s'y trompe pas quand il déclare: «Je ne saurais dire depuis quand j'en suis venu à penser que les almanachs poétiques ne sont pas de simples manuels à l'usage de ceux qui font des haïkus, mais une création remarquable du peuple japonais au travers d'un travail de plus d'un millénaire. On peut avoir tendance à juger extérieurement qu'ils ne présentent que des recueils, des énumérations superficielles de références de saison. Mais à bien les considérer sous toutes leurs facettes, on saisit qu'il y a l'essence d'une conscience cognitive et d'une conscience esthétique cultivées à travers les siècles par nos ancêtres; chacune des références de saison apparaît comme une chose vivante où le cerne des âges est profondément sculpté, et leur réunion se comprend comme la structure d'un monde ordonné selon différentes dimensions».
LE VENT DU NORD – l'hiver (1994)
Pourquoi avoir choisi le thème des animaux pour exprimer les impressions de l'hiver japonais? Référence classique oblige, il semble que la spontanéité et la plénitude de la vie animale constituent pour la civilisation chinoise traditionnelle le modèle par excellence d'une existence en parfaite harmonie avec l'univers. Car la vie animale se réduit à l'essence d'une symbiose en relation avec les pulsions du cosmos. Les vérités biologiques rendent dérisoire toute quête artistique et spirituelle, sauf à faire de ces vérités une référence fondamentale. Or, par une longue fréquentation des formes animales, végétales et minérales, la pensée japonaise a puisé la matière et l'inspiration d'une logique et d'un code qui transposent les propriétés du réel sur un autre plan, celui de la poésie. Dans sa conception d'un temps toujours recommencé, c'est vers cette ultime réalité que tend l'almanach.
Alain KERVERN est également publié Malgré le givre - essai sur la permanence du haïku (Éditions Folle Avoine, 1987), Bashô et le haïku (Bertrand-Lacoste, 1995), ainsi que des recueils de haïkus Les Portes du monde (avec illustrations de Yasse Tabuchi; Éditions Folle Avoine, 1992) et Le Livre des âmes abandonnées (avec illustrations de Yasse Tabuchi; Éditions Folle Avoine, 1997)
(On peut consulter le saïjiki de Seegan Mabesoone
et celui de Ryu Yotsuya.)
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